Chine Double

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Chine double

Dans les années 70, il y avait à Rome une petite librairie, près de Campo de Fiori, où l'on allait acheter les bouquins indispensables à la formation de tout bon militant du mouvement étudiant. À côté des écrits de Marx et Lénine, des lettres de Gramsci et des essais de Mc Luhan, il y avait, bien entendu, le Livret rouge de Mao. Mais surtout, un tas de cartes, opuscules et affiches mélant influences de la peinture traditionnelle et imagerie révolutionnaire, des masques en papier mâché, des figurines en papier de soie et des petites poupés en porcelaine venant de Chine, qui nous faisaient davantage rêver de ce pays. Ma rencontre avec Patrizia Bonanzinga remonte à cette période, où nous suivions respectivement des études littéraires et scientifiques, avions des amis communs, mais la photographie n'était pas encore un lien entre nous.

Déjà à cette époque, la perception que l'on avait de la Chine était double : lointaine et ancrée à sa légende d'Empire du milieu par toutes ces images qui laissaient affleurer le passé, et en même temps proche «idéologiquement», République populaire confortant encore l'illusion d'un modèle de pouvoir alternatif.

Depuis, tout a changé, exceptée peut-être cette esthétique, mix de poétique orientale et de propagande politique. Désormais la Chine ne fait plus peur aux puissances occidentales (ou, au moins, pas pour les mêmes raisons qu'à l'époque de la «Menace rouge») et ne fait plus rêver que les investisseurs.

L'économie parait définitivement primer sur le politique, avec l'effacement absolu de toutes tentatives ou acquis en matière de respect, d'éthique et de droits de l'homme et avec l'adoption, à la puissance mille, des pratiques du système libéral. Ainsi, conditions de travail comparables à celles du XIXe siècle en Europe et moyens de production super sophistiqués ont contribué à faire de la Chine d'aujourd’hui une machine d'une puissance économique extraordinaire. Naissance des villes nouvelles et transformation de la physionomie du paysage à une rapidité inouïe, «exportation» de populations et de produits dans le monde entier, modification des habitudes et des coutumes, sont les signes les plus visibles de ce processus. Si ce changement demeure en partie un mystère pour nos consciences, ces bouleversements subits ne devraient pas, vraisemblablement, laisser les chinois indemnes ou indifférents.

C'est à partir de ce constat que s'articule la recherche de Patrizia Bonanzinga avec l'objectif de mettre en évidence et de souligner les risques d'un phé́nomène de schizophrénie, tel que peut-être vécu par les chinois, comme conséquence d'une crise identitaire d'un pays et de ses populations, encore prisonniers des traditions et coutumes ancestrales ainsi que des codes du régime communiste, mais aussi, maintenant, esclaves des lois du marché d'un monde qu'il faut rattraper au pas de course et vite dépasser, pour survivre ou pour «réussir».

Patrizia Bonanzinga connaît bien la Chine pour y avoir vécu et pour l'avoir sillonnée en long et en large. Elle a étudié et photographié les diverses réalités de cette grande mutante, les milieux ruraux, les mines de charbon, la transformation de Pékin etc. Profondément attentive et sensible aux questions de société, Patrizia B a eu jusquà présent une démarche de photojournaliste accompagnant d'enquêtes et d'articles ses reportages. La transformation de la réalité chinoise est, à un certain moment, entrée en résonance avec sa façon de travailler. Comme si la modernité soudaine de la Chine nécessitait, réclamait, de nouveaux codes expressifs, plus adéquats. Patrizia B s'est alors progressivement rapprochée de la couleur et de la photographie numérique. Mais le changement de langage n'était pas suffisant pour rendre les aspects plus incongrus, la cohabitation entre passé et présent, la place des gens dans ces nouveaux décors, le vertige que tout cela donnait. Ainsi, mettant au profit de ses recherches photographiques ses compétences techniques (elle vient du monde des mathématiques), elle introduit dans sa démarche documentaire des éléments perturbateurs, pousse à l'extrême le sentiment de scission des individus et recrée des images où les protagonistes se trouvent en même temps en différents lieux de l'image.

Imperceptibles parfois à un premier regard ou parfois flagrantes, ces présences dérangent notre façon d'appréhender les images et nous mettent face aux questionnements relatifs à la perception, à la place et à l'identité en devenir de ces paradigmes, clones d'eux-mêmes. Ces images soulèvent des interrogations et se prêtent à plusieurs lectures. Que voudraient-elles traduire ou suggérer : l'annulation individuelle au profit de l'identité collective, le dédoublement de la personnalité, une conscience extérieure observant la réalité ou encore, les figures d'une évolution qui incite à devancer son ancien «soi», figé sur le papier, comme dans le cas de ces jeunes militaires ?

Le travail de Patrizia B propose une réflexion sur l'évolution et les articulations du langage de la photographie documentaire et ses nouveaux codes expressifs, ainsi que sur le recours aux nouvelles technologies aux fins d'un propos et d'un récit bien déterminés. Pour cette réflexion accompagnée d'une grande maîtrise et rigueur dans la construction des images, la série Chine double, à l'ambiguïté déclarée et revendiquée, me paraît répondre pleinement à la demande d'une «démarche créative et conceptuelle» requise pour la participation au prix Arcimboldo et, dans ce contexte, particulièrement pertinente.

Laura Serani, Février 2008